Ce livre a deja ete ecrit par ma mere jusqu'a la derniere ligne.
Tandis que je le recopie voila qu'il s'ecrit autrement, s'eloigne malgre moi de la nudite maternelle, perd de la saintete, et nous n'y pouvons rien.
Je decide d'incruster dans cette construction qui desobeit a maman des feuillets tires de sa sainte simplicite.
Le livre par excellence serait plein de livres et de ces photos magiques que l'on voit s'animer sous le regard d'un lecteur passionne, il s'ouvrirait sur des villes qui donneraient sur d'autres villes ou ma mere aura sejourne.La plupart du temps on voit ma mere accrochee a moi d'une part et a sa canne de l'autre.
Elle a le visage leve vers moi, elle me consulte d'un regard brillant, je lui souris et elle me croit.
Je suis son pere maternel.
Et si elle avait ete aussi grande que moi ? Ou plus grande ? J'ai trois cahiers dont Eve est la reine, la ruine, l'heroine.
Ma mere les a semes afin que je ne meure pas de sa fin pendant le premier desert.Eve n'a jamais rien fait expres.
Elle accorde.
Elle laisse faire.
Elle est la grace meme.
Ces cahiers ont l'utilite qui est la vertu de ma mere Ils n'ont pas d'autre souci que d'accompagner les voyageurs et d'aider a mieux trepasser Quand maman me lancinait de fevrier a mai, me disant continuellement aidemoiaidemoiaidemoi, des centaines de fois par jour, quand allongee dans sa barque elle me requerait, penchee sur elle, au plus etroit, apres avoir abaisse les barreaux du lit de metal je disais avec une intensite egale a la sienne, "dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi, je le ferai".Et elle : "Rien." J'ai fait ces Riens.
Les voici.